Alain Jufer s’installe chez Steve Guerdat

Itinéraire d’un cavalier hors pair

En cette fin du mois de mai, Alain Jufer prend possession d’un quartier privé dans les vastes écuries de Steve Guerdat à Elgg.

Le cadre bucolique des écuries de Steve Guerdat à Elgg va abriter un nouvel hôte. ©jumpinews

Amis et complices de longue date, les deux Jurassiens se sont entendus pour que l’un rejoigne les écuries de l’autre, facilitant ainsi un développement réciproque, tant vers le sport de haut niveau que vers le commerce international.

À quelques jours de son déménagement, voici le compte rendu de l’interview qu’il a bien voulu nous accorder.

Lors de notre entretien, Alain Jufer nous confie qu’il souhaitait depuis quelque temps déjà s’établir à son compte.

Après le CSIW5* de Bâle en janvier, j’ai franchi un premier pas en prenant un quartier à part dans les écuries de Gian Battista Lutta. Cela m’a permis de prendre une certaine indépendance tout en conservant mes aises sur place puisque cela fait près de quinze ans que je suis cavalier chez lui.

Un sacré bail qui prouve ô combien les deux hommes s’apprécient.

Tout s’est fait naturellement avec Tichta (surnom de G.B. Lutta ndlr), car je crois que nous avons ressenti les mêmes choses, tant au niveau du commerce que du sport.

J’ai énormément appris à ses côtés. C’est un sacré bosseur et il a dû faire je ne sais pas combien de fois le tour de la planète si l’on additionne les kilomètres aux compteurs de ses voitures et les milles en avion ! Il m’a toujours soutenu et son amitié n’a d’égal que sa discrétion. Il a toujours le souci de bien faire les choses. C’est un très grand professionnel, reconnu et respecter aux quatre coins de la planète. C’est un vrai découvreur de talents et grâce à lui, j’ai pu apprécier plus d’un crack sous ma selle.

On pourrait sans doute en dire autant pour le choix des cavaliers, car en embauchant Alain Jufer, G.B Lutta a aussi su repérer un cavalier de talent.

Goutant aux joies équestres dans la ferme familiale, Alain Jufer s’est très vite mis en tête d’en faire son métier. Suite au décès tragique de son papa, il quitte le Jura pour rejoindre l’Argovie et les installations de Max Hauri.

Max Hauri ©photo Ch G /jumpinews

Pendant deux ans, il va y faire ses classes en tant que cavalier de jeunes chevaux. Souhaitant perfectionner sa monte, il dégote un stage chez Ludger Beerbaum.

J’ai toujours été admiratif de Ludger qui a réussi à allier sport et commerce au plus haut niveau. C’est un très grand cavalier doté de vraies capacités de businessman qu’il a su développer au contact des plus grands de l’époque. J’ai passé un bon mois en stage chez lui. Si au niveau équitation cela m’a permis d’éclaircir certains points techniques, j’ai surtout pu apprécier sa méthode d’organisation.

Dans la foulée, j’ai posé mon sac en Suède, chez Maria Gretzer que j’avais appris à connaitre par le biais d’une vente. Outre son bon sens de l’équitation, nos discussions m’ont révélé des affinités sur la vision du sport et de son développement que j’essaie depuis lors de mettre en place.

À mon retour dans le Jura, j’ai voulu me mettre à mon compte en travaillant au cachet auprès des éleveurs du coin. Mais hélas, je me suis vite aperçu que cela n’allait pas suffire pour en vivre. J’étais à deux doigts de tout plaquer quand en apprenant la nouvelle, Pius Schwizer m’a convaincu de répondre à l’offre du propriétaire de ses écuries, Armin Uebelhard qui était à la recherche d’un cavalier pour ces jeunes chevaux.

Ce fut là aussi une belle période d’apprentissage, notamment aux côtés de Pius qui est un super cavalier et un homme que j’apprécie beaucoup.

Mais j’ai tendance à toujours essayer de voir ce qui se fait ailleurs. En 2005, sachant que j’avais la bougeotte, G.B. Lutta m’a contacté pour que je monte pour lui.

On s’est entendu d’entrée de jeu. Au fil des ans, j’ai ainsi pu progresser jusqu’au plus haut niveau international grâce aux chevaux qu’il m’a mis à disposition.

Hubert Bourdy l’un des piliers de l’équipe de France des années 80/2010. ©Jumpinews

J’ai aussi pu bénéficier des conseils d’Hubert Bourdy qui était un partenaire de Tichta. Il m’a aidé à trouver le relâchement nécessaire pour performer au plus haut niveau, mais aussi et je dirai peut-être même, surtout, à booster mon mental. Y croire ! Être positif et à l’aise furent ses maitres mots. J’y pense toujours et j’avoue que là aussi j’ai perdu un homme formidable…

Photo souvenir Wiveau M CHi Genève ©jumpinews.com

Il m’aura fallu près de 10 ans et l’aide de Wiveau, celui que j’appelai « la machine » pour y parvenir. J’avais là un super cheval avec des moyens dont la puissance fut sans doute l’atout principal. Un étalon au super caractère. J’ai vraiment énormément apprécié ce cheval.

C’est effectivement avec son puissant KWPN qu’Alain Jufer s’est vraiment fait connaitre du grand public, décrochant notamment en 2015 une très belle 5e place au délicat GP à Calgary. Le Canada semblait alors lui réussir puisque’ l’année suivante, il décroche avec ses partenaires suisses la coupe des nations en signant le triple sans faute avec Wiveau M, s’imposant au barrage face au brésilien Youri Mansur en selle sur Quartz de La Lande.

©photo ChG/jumpinews.com

Une première pour les helvètes qui ne s’étaient jusqu’alors jamais imposés à Spruce Meadow et une véritable consécration pour Alain Jufer qui confirmait ainsi sa place au plus haut rang.

Wiveau m’a vraiment permis de prendre de l’ampleur en concourant sur certains des plus grands concours au monde, mais j’ai aussi apprécié les valeurs d’autres chevaux comme Venotte, Tic-Tac ou encore Radja qui à leur façon, m’ont aussi permis de progresser. Mais j’en passe et j’en oublie, car au fond, on apprend avec chaque cheval. C’est cette accumulation d’expériences qui vous fait vraiment progresser. Je crois que c’est valable pour tout dans la vie.

Le tandem Lutta/Jufer s’est ainsi mis en exergue, offrant une visibilité pour le sport et le commerce à nulle autre pareille.

C’est sans doute aussi un peu la raison pour laquelle Alain Jufer a pu bénéficier de la confiance de nouveaux propriétaires.

Ainsi, début 2019, suite aux déboires de santé de Werner Muff, les époux Mühlebach décident de confier leurs chevaux à Alain Jufer.

J’étais aussi ravis que surpris qu’ils m’accordent leur confiance en me mettant à disposition deux cracks comme Pollender, Daimler et Cornet, d’autant plus qu’ils m’avaient d’entrée de jeu annoncé que je ne devais pas me mettre de pression inutile, que j’avais le temps et que l’essentiel était que j’arrive à m’accorder au mieux avec leurs chevaux.

 Le genre de discours que l’on attend de chaque propriétaire, mais qui est rarement de mise. Je dois dire qu’ils tiennent parole, car depuis, ils n’ont pas douté quant à ma gestion de l’effectif qui avait besoin de soins et de repos afin d’optimiser les chances d’un bon retour au plus haut niveau. Cette mauvaise passe liée au COVID rajoute encore un peu d’attente, mais je pense que c’est encore un mal pour un bien, car nous avons encore du temps pour la remise en forme. Certes, cette période reste délicate d’un point de vue sanitaire et nous avons tous craint le pire et veillés à ce que chacun reste en bonne santé. Je sais aussi qu’en pouvant monter chaque jour à cheval, je fais partie des privilégiés quand d’autres se retrouvaient confinés entre quatre murs ! Cette année restera marquante à plus d’un titre. Outre la maladie, les problèmes sanitaires et les angoisses, les restrictions liées au COVID 19 auront mis à mal bien des pans de l’économie. Comme d’autres domaines, le sport (et qui plus est de haut niveau) aura pris une claque ! Plus de compétitions, donc plus de gains potentiels pour faire bouillir la marmite en dehors des pensions et des quelques mécènes qui ont encore pu maintenir le cap ! Il va y avoir des dégâts, c’est certain, même si en Suisse, on peut dire qu’on s’en tire encore pas trop mal. La fédération a su prendre les mesures qu’il fallait au moment opportun et maintenant les contraintes s’allègent de jour en jour. Tant mieux. Mais je pense à tous ceux qui n’ont pas eu autant de chance et qui doivent se battre pour subsister. Certes, l’annulation des grands évènements sportifs tels que les J.O. ne va pas être simple à gérer et la saison en extérieur est quasiment pliée. Il va falloir attendre les premiers indoors pour nous retrouver vraiment en piste, en esperant que d’ici là on ne soit pas confronté à un nouveau souci… C’est dingue, personne n’aurait pensé cela après le CSI de Bâle. J’ai encore pu profiter d’une tournée de préparation au soleil de Vejer. Je suis rentré et nous avons été confinés ! Depuis, plus une seule compétition. Mais est-ce vraiment là l’essentiel ?

Une certaine philosophie dans ces propos qui marque bien l’état d’esprit dans lequel évolue Alain Jufer.

À 42 ans, l’homme cavalier a pris de l’expérience, mais malgré les déboires, il continue vers l’objectif qu’il a depuis longtemps dans le viseur.

C’est donc maintenant à côté de Steve Guerdat qu’il va poursuivre son aventure. Il faut dire qu’ils semblent avoir des traits de caractère en commun, à commencer par une certaine forme de timidité, du moins en public. Une attitude qui frise d’ailleurs la distanciation sociale, pouvant de prime abord faire croire au dédain. Mais pour qui les connaît un peu mieux, on est à l’antipode de la suffisance ou de la haute estime de soi. Bien au contraire.

 Comme pour les âmes plus précieuses, ce n’est pas la grandeur du lustre qui éclaire le mieux ! Tous deux ont cette forme de remise en question permanente qui, au-delà du doute, leur permet d’évoluer en fonction de leur bonne conscience.

Cela ne les empêche pas de vivre joyeusement des moments partagés. Mais là encore, le partage se fait avec les proches, ou pour le moins, avec ceux qu’ils estiment.

 Les choses sont claires entre nous. On va bosser ensemble, mais chacun garde aussi son pré carré. Nous allons ainsi nous entrainer ensemble, faire un peu de coaching, mais aussi développer le commerce. C’est une idée que l’on avait déjà depuis un moment, mais elle avait besoin de germer.

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Après avoir engrangé les bases du métier auprès de professionnels émérites envers lesquels il tient encore à rendre hommage pour leur transmission d’un savoir des plus précieux et du soutien sans faille qu’ils lui ont encore témoigné envers son initiative, Alain Jufer se fixe donc un nouveau cap.

 À son compte ne veut pas dire s’esseuler et comme le dit l’adage, l’union fait la force. Il faut juste veiller à ceux qui vous entourent. 

Nul doute qu’il y aura encore des hauts et des bas dans cette nouvelle aventure, la vie en est ainsi faite. Mais connaissant un peu le gaillard, il n’est pas près de se laisser abattre, d’autant plus qu’avec un battant comme Steve Guerdat à ses côtés il va y avoir de la motivation !

Je vais maintenant voir si j’ai réussi à retenir quelque chose de toutes ces années passées !  rajoute – t – il d’un rire comme un clin d’œil en conclusion. Alors en attendant de reprendre des nouvelles de l’équipage, gardez le cap et bon vent pour ces nouvelles aventures

Propos recueillis par Christian GERHARD pour jumpinews.com

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